Récit d’un sauvetage souterrain en 1899 - Récit circonstancier

Récit circonstancier

En ces dernières années du 19ième siècle, l'alimentation en eau potable est l'un des principaux soucis pour les municipalités de la basse vallée de la Bienne. A Jeurre, confluent de la Bienne et de l'Héria, l'eau ne manque pas, mais, à ces deux torrents de montagne capricieux, on préférerait l'onde limpide et glacée qui s'écoule en permanence de la grotte de Nerbier. Pourtant, la réalisation d'un tel captage mettrait à rude épreuve les finances de la commune. En effet, en marge du kilomètre de canalisation qui sépare la grotte du village, il faut aussi réaliser un barrage à cent cinquante mètres sous terre afin d'assurer un débit suffisant et permanent.
Toutefois, le projet pourra se concrétiser avec la proposition du châtelain de Jeurre, monsieur Marcel Monnier. Celui-ci s'engage à financer les travaux souterrains, barrage et pose de la conduite jusqu'à la sortie de la grotte, si la municipalité prend à sa charge la canalisation extérieure.grotte
Après cet accord inespéré, les travaux peuvent commencer. Et c'est ainsi qu'à la fin du mois d'octobre 1899 une équipe de cinq terrassiers italiens, commanditée par le châtelain, s'engage chaque jour dans la grotte. L'avance des travaux va bon train , il faut absolument mettre à profit la sécheresse automnale pour terminer l'ouvrage. L'arrivée des pluies gonflera le ruisseau souterrain et rendra impossible l'accès au chantier.

Le lundi 30 octobre au soir, les craintes se concrétisent avec l'apparition des premières gouttes de pluie. L'averse durera toute la nuit et une partie de la matinée du mardi. Par prudence, les travaux sont momentanément abandonnés. Vers dix heures du matin la pluie cesse enfin, mais le ciel reste menaçant. Devant cette amélioration, un conciliabule s'engage entre les ouvriers. Le lendemain, jour de la Toussaint, étant chômé, la perte d'une demi-journée supplémentaire n'est guère envisageable et finalement la reprise des travaux est décidée pour le début de l'après-midi.
Après un bref repas, le groupe se remet en route. Ce jour là monsieur Monnier, le maître d'oeuvre, est provisoirement absent mais Mme Silvy, la soeur du châtelain, voyant les ouvriers se diriger vers la grotte, les invite vivement à plus de prudence. D'autres habitants du village se joignent d'ailleurs à elle en évoquant les montées brutales des eaux souterraines. Les cinq piémontais, n'écoutant que leur devoir, ignorent ces avertissements et pénètrent dans la grotte vers treize heures.
Le ruisseau souterrain est à peine plus important que la veille. La pluie ayant cessé à l'extérieur, il n'y a donc plus lieu de s'inquiéter et la pose de la canalisation peut donc reprendre (l'avenir nous montrera que cette conclusion hâtive faillit être fatale à toute l'équipe. En effet, les travailleurs ont tout simplement oublié que les crues souterraines n'arrivent pas instantanément après la pluie, mais interviennent souvent avec un décalage de quelques heures.) Entre-temps, le châtelain rentre chez lui et l'on s'empresse de lui faire part de l'inquiétude générale. Sans hésiter, monsieur Monnier, conscient de la situation, dépêche un de ses jeunes domestiques sur le chantier avec l'ordre exprès de faire ressortir tout le monde. L'adolescent se met aussitôt en route pour la grotte. A mi chemin, il croise le plus jeune des ouvriers italiens, un apprenti maçon, qui retourne au village. Malgré la barrière de la langue, celui-ci lui fait comprendre que les autres l'ont envoyé chercher un sac de chaux au château.

Chacun reprend son chemin et, vers quinze heures, le domestique allume sa lanterne et pénètre finalement dans la grotte. Du fait des boyaux étroits et tortueux qui ralentissent sa progression, il mettra environ vingt minutes avant d’apercevoir les lueurs du chantier. Des palabres s’engagent aussitôt pour convaincre le groupe de ressortir sur le champ. Mais le mortier gâché ne peut pas attendre et les quatre ouvriers ont bien l’intention de terminer leurs auges avant de quitter le chantier. Un bon quart d’heure plus tard, après avoir nettoyé les outils, la troupe se dirige enfin vers la sortie. Hélas, après quelques dizaines de mètres, la stupeur s’abat sur le groupe. L'eau, silencieusement mais sûrement, a complètement noyé la galerie d'accès. Toute retraite est désormais coupée, le piège s'est refermé derrière eux...
Pendant ce temps, son sac de chaux sur le dos, le jeune apprenti italien revient vers la grotte. Au premier coude de la galerie, la sinistre vérité lui fait dresser les cheveux sur la tête. Là aussi, l’eau noire vient calmement clapoter contre la voûte. Des vestes et des effets personnels sont encore sagement posés à proximité de l’entrée et leur présence ne laisse aucun doute sur la situation de leurs propriétaires. Tous sont irrémédiablement prisonniers ou noyés dans la caverne, seule la corvée de chaux lui a évité de partager cette situation. Pire encore, le jeune domestique qui venait transmettre l’ordre de repli se trouve désormais, par ironie du sort, prisonnier à sa place. Après quelques vains appels , il ne peut que mesurer son impuissance face à la situation et se résigne finalement à aller chercher du secours au village.
En le voyant arriver suant et soufflant, le châtelain comprend sur le champ qu'un événement grave vient de se produire. Les paroles hachées et l'état d'affolement du jeune italien lui confirment vite ses craintes. Plus par geste que par la parole, le Piémontais explique la situation aux villageois qui accourent de toutes parts. Quelques hommes font un aller retour rapide jusqu'à la grotte, mais leur témoignage ne fera que confirmer le récit du jeune apprenti.
Tout le village est en émoi et une cellule de crise s’organise autour du châtelain et de monsieur Lançon, maire de Jeurre. Dans un premier temps on réquisitionne la pompe à bras de monsieur Léopold Besson qui est rapidement acheminée puis mise en oeuvre à l'orifice de la grotte. Des équipes de deux hommes se relaient toutes les cinq minutes au pompage tandis que d'autres creusent une tranchée rudimentaire pour abaisser le seuil du plan d'eau siphonnant.
En début de soirée, voyant que les seules ressources du village ne suffiront pas, le maire décide de se rendre à St-Claude pour demander l'aide de la sous-préfecture. Aussitôt avisé, M. Noël, le Sous-Préfet, fait d'abord appel à la compagnie de Sapeurs Pompiers de St-Claude puis télégraphie à la Préfecture de Lons-le-Saunier. L'alerte est générale, désormais les autorités vont mettre tous les moyens en oeuvre pour sauver les cinq ouvriers. Ce type de sauvetage ne connaît pas de précédent et son caractère souterrain fait penser aux interventions en milieu minier. C'est donc tout naturellement que l'on sollicite le concours du "Service des Mines" de Chalon sur Saône.
Mais, laissons ici la parole à Monsieur Nentien pour nous faire vivre la suite...